Pourquoi la prépa a-t-elle son propre langage ?
« J‘ai pas transé ma khôlle, je ferais mieux d’aller pougner avec mon co pour la pâle de ce we. » Vous avez compris quelque chose ? Rassurez-vous, personne ne comprend cette phrase avant d’avoir passé une semaine en classe préparatoire. Ce n’est ni de l’espéranto ni du québécois, simplement du jargon de prépa.
Deux ans passés dans les mêmes murs, avec les mêmes professeurs et les mêmes échéances, ça finit par produire une langue. Tous les anciens vous le diront : la prépa est un monde à part, avec ses codes, ses surnoms et ses plaisanteries intraduisibles. Un monde de travail intense, mais aussi un monde où se nouent des amitiés qui durent bien après les concours.
Et cette complicité passe d’abord par les mots. Si vous vous apprêtez à rejoindre le petit nombre d’élèves en CPGE ou si vous voulez simplement décoder la phrase d’ouverture, la suite est faite pour vous.
Taupin, agro, spice, khâgneux : le surnom de chaque filière
Commençons par le plus répandu. Le taupin est l’élève de prépa scientifique, toutes voies confondues : MPSI, PCSI, PTSI et MP2I en première année, puis MP, MPI, PC, PSI et PT en seconde année. Sa classe s’appelle la taupe, la première année l’hypotaupe. L’image remonte au XIXème siècle et joue sur deux sens : l’animal qui creuse dans l’obscurité et le sapeur militaire qui minait les fortifications, lui aussi appelé taupin. Dans certains lycées, les classes de maths sup portent encore leur nom historique de HX, pour hypopolytechnique, suivi d’un numéro pour distinguer les différentes classes.
Les élèves de BCPST, eux, sont les agros, en référence aux écoles d’agronomie et aux écoles vétérinaires qu’ils visent. Les élèves de prépa ECG sont les épiciers, ou les spices pour les amateurs d’anglais. Et les littéraires sont hypokhâgneux en première année, puis khâgneux en seconde année. Alors, taupin, agro, spice ou khâgneux ?
Chaque filière cultive ensuite son vocabulaire maison, souvent incompréhensible pour les voisines de couloir. Le plus célèbre chez les scientifiques tient en cinq lettres : MSKOH. Ce n’est pas un moyen mnémotechnique de chimie comme on le lit parfois, c’est la devise officieuse du taupin. Elle se lit : le taupin aime (M) souffrir (S) et potasser (KOH), avec le symbole du soufre pour le S et la formule de la potasse pour le KOH. Vous voyez le niveau d’humour. Si la chimie vous donne du fil à retordre au-delà des jeux de mots, les cours particuliers de physique-chimie en prépa sont là pour ça.
La rivalité entre filières fait partie du décor. Certaines prépas ECG emploient le mot « Schlorks » pour désigner les MPSI et les PCSI, petit surnom affectueux destiné à les taquiner. En MP ou en PC, ne vous étonnez pas d’entendre quelques bruitages discrets à l’attention des PSI et de leurs torseurs. Personne n’est vraiment vexé.
Bizuth, carré, cube : que veulent dire 3/2 et 5/2 ?
En prépa scientifique, chaque année d’études correspond à une fraction. L’élève de première année est un bizuth, aussi appelé un demi, noté 1/2. Celui de deuxième année qui passe les concours pour la première fois est un 3/2, prononcé « trois-demi », et on l’appelle aussi carré ou khârré. Celui qui redouble sa deuxième année pour retenter sa chance est un 5/2, prononcé « cinq-dem’ », autrement dit un cube ou khûbe. Et le courageux qui s’y remet une troisième fois devient un 7/2.
Attention au piège : carré et 3/2 désignent la même personne, ce sont deux façons de dire la même chose. L’origine de ces fractions est purement mathématique et tourne autour de l’X, surnom de l’École polytechnique. Un élève qui intègre l’X au terme de sa deuxième année « intègre » entre 1 et 2, or l’intégrale de x entre 1 et 2 vaut 3/2. Celui qui intègre au terme de sa troisième année intègre entre 2 et 3, ce qui donne 5/2. Le jeu de mots repose entièrement sur le double sens du verbe intégrer, qui signifie aussi entrer dans une grande école après le concours.
Chez les ECG, le vocabulaire diffère mais la question reste la même à la sortie des premiers résultats : faut-il cuber ou non ? Une décision qui se prépare bien avant les oraux et qui gagne à être prise avec un regard extérieur.

Major, minor, classement : le vocabulaire des notes
La prépa vit au rythme des concours, ce que les élèves appellent l’esprit concours. Résultat : le classement compte souvent davantage que la note elle-même. Être premier en physique et 3ème en maths vous installe immédiatement parmi les références de la classe, même avec un 9 sur 20.
À chaque rendu de copies, deux figures se détachent. Le major est celui qui a obtenu la meilleure note, le minor celui qui ferme la marche. On emploie aussi ces mots comme des verbes : tel élève a majoré en chimie, tel autre a minoré la culture gé. Ces classements tombent après chaque DS, chaque trimestre et bien sûr après les concours blancs. Les cours particuliers en maths sup servent souvent à remonter la pente après un premier trimestre difficile, avant que l’écart ne se creuse.
Le Z et le Bural : qui dirige la classe de prépa ?
Dès les premiers jours, vous entendrez parler du Z et du Bural. Le Z est le super-délégué de la classe : il organise les événements, fait le lien avec l’administration et hérite d’une autorité morale que personne ne songe à contester. Le Bural est l’équipe qui l’entoure, avec des postes répartis entre ses membres, comme le respo khôlles qui tient le khôlloscope à jour.
Pourquoi Bural et pas Bureau ? Parce que la prépa adore transformer les terminaisons en « eau » ou en « o » par des « al ». Un bural, des bureaux, sur le modèle d’un cheval, des chevaux. La même mécanique explique le mot que vous verrez le plus souvent en haut de vos copies : composition est devenu compo, puis compâle, puis simplement pâle. Formulé comme ça, le rendez-vous du samedi matin paraît presque sympathique.

Khôlle, khôlloscope, pâle, piaule : le quotidien en mots
Le jargon de prépa colonise très vite le quotidien. En internat, vous vivrez dans une piaule, parfois partagée avec un co, diminutif de coloc. C’est là que vous passerez l’essentiel de vos soirées à pougner, c’est-à-dire à travailler sans relâche. Celui qui pousse l’exercice jusqu’à des sommets devient un pougnator, titre honorifique décerné par la classe.
Chaque semaine, vous passerez en khôlle, parfois orthographiée colle : une interrogation orale au tableau, seul ou à trois, face à un colleur qui prend un plaisir certain à tendre des pièges. Le khôlloscope affiche le planning hebdomadaire de ces khôlles, matière par matière. C’est souvent en deuxième année que l’exercice devient redoutable, et les cours particuliers en maths spé servent alors autant à préparer les oraux qu’à réviser le cours.
Ajoutez à cela les DS du samedi, les TP et, pour les scientifiques, le TIPE qui occupera une bonne partie de votre deuxième année. Ce travail d’initiative personnelle encadré se prépare sur plusieurs mois et mobilise des compétences que le cours classique aborde peu, d’où l’intérêt d’un accompagnement en cours de sciences de l’ingénieur pour ceux qui s’y sentent démunis. Le jour où l’on vous posera le khâlot sur la tête, ce couvre-chef traditionnel des classes préparatoires également écrit calot, vous saurez que vous faites partie de la maison.

Le glossaire du lexique de prépa
Voici les termes que vous entendrez le plus souvent, avec leur traduction et la filière où ils circulent. Utilisez la recherche pour retrouver un mot précis.
| Terme | Ce que ça veut dire | Filière |
|---|---|---|
| 1/2 (demi) | Élève de première année de prépa scientifique | Scientifique |
| 3/2 (carré, khârré) | Élève de deuxième année qui passe les concours pour la première fois | Scientifique |
| 5/2 (cube, khûbe) | Élève qui redouble sa deuxième année pour retenter les concours | Scientifique |
| 7/2 | Élève qui présente les concours pour la troisième fois | Scientifique |
| Agro | Élève de BCPST, du nom des écoles d'agronomie et vétérinaires visées | BCPST |
| Archicube | Ancien élève de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm | Littéraire |
| Bizuth | Élève de première année de prépa | Toutes |
| Bural | Équipe qui entoure le Z et anime la vie de la classe | Toutes |
| Co | Camarade avec qui on partage sa chambre à l'internat, pour coloc | Toutes |
| Colleur | Professeur qui fait passer les khôlles | Toutes |
| Cuber | Redoubler sa deuxième année pour repasser les concours | Toutes |
| Culture gé | Culture générale, épreuve reine des concours en ECG | Toutes |
| DS | Devoir surveillé, généralement le samedi matin | Toutes |
| Épicier (spice) | Élève de prépa ECG | ECG |
| Étoile (prime) | Classe de seconde année à effectif sélectionné : MP*, MPI*, PC*, PSI*, PT* | Scientifique |
| HX | Nom historique des classes de maths sup, pour hypopolytechnique | Scientifique |
| Hypokhâgne, khâgne | Première et deuxième année de prépa littéraire | Littéraire |
| Hypotaupe, taupe | Première et deuxième année de prépa scientifique | Scientifique |
| Intégrer | Entrer dans une grande école à l'issue du concours | Toutes |
| Khâgneux | Élève de prépa littéraire en deuxième année | Littéraire |
| Khâlot (calot) | Couvre-chef traditionnel des classes préparatoires | Toutes |
| Khôlle (colle) | Interrogation orale hebdomadaire au tableau | Toutes |
| Khôlloscope | Planning hebdomadaire des khôlles, matière par matière | Toutes |
| Major | Premier du classement, d'un devoir ou d'un concours | Toutes |
| Majorer, minorer | Finir premier ou dernier dans une matière | Toutes |
| Minor | Dernier du classement | Toutes |
| MSKOH | Devise officieuse du taupin : aime (M) souffrir (S) et potasser (KOH) | Scientifique |
| Pâle | Copie d'un devoir surveillé, déformation de composition puis de compo | Toutes |
| Piaule | Chambre d'internat | Toutes |
| Pougner | Travailler intensément, sans lever le nez | Toutes |
| Pougnator | Élève capable d'enchaîner les heures de travail sans faiblir | Toutes |
| Schlork | Surnom moqueur donné aux scientifiques par certains ECG | ECG |
| Sup, spé | Première et deuxième année de prépa scientifique | Scientifique |
| Taupin | Élève de prépa scientifique | Scientifique |
| TIPE | Travail d'initiative personnelle encadré, épreuve orale des concours | Scientifique |
| X | École polytechnique | Scientifique |
| Z | Super-délégué de la classe, chef d'orchestre de la vie collective | Toutes |
Un jargon qui change d’un lycée à l’autre
Comme les langues évoluent différemment d’un pays à l’autre, le lexique de la prépa varie d’un établissement à l’autre. BJ, nymphe, gozoth, ragal : tout cela appartient à l’univers de Sainte-Geneviève et ne veut rien dire ailleurs. Certains secrets sont d’ailleurs bien gardés, à commencer par la signification du fameux « FP » que les agros de Ginette n’ont jamais révélée. Si vous rejoignez leurs rangs, vous en deviendrez à votre tour le gardien.
Une fois installé dans votre classe, vous découvrirez le vôtre en quelques semaines, sans effort et sans lexique. C’est même l’un des plaisirs des premiers jours. Une seule mise en garde : à consommer avec modération pendant les vacances, sous peine de ne plus être compris par vos proches. Et si vous cherchez à transformer cette énergie collective en résultats, les stages intensifs en prépa scientifique et les cours particuliers en prépa ECG permettent de reprendre la main sur les matières qui décrochent, avant que le classement ne s’installe.
Questions fréquentes sur le lexique de la prépa
Que veut dire 3/2 en prépa ?
Un 3/2 est un élève de deuxième année de prépa scientifique qui passe les concours pour la première fois. On l'appelle aussi carré ou khârré. Le surnom vient d'un jeu de mots mathématique : intégrer l'X entre sa première et sa deuxième année revient à calculer l'intégrale de x entre 1 et 2, qui vaut 3/2. Un élève qui redouble sa deuxième année devient logiquement un 5/2.
C'est quoi une khôlle ?
La khôlle, parfois orthographiée colle, est une interrogation orale hebdomadaire. Vous passez au tableau, seul ou en petit groupe de deux à trois élèves, face à un colleur qui pose des questions de cours puis un ou plusieurs exercices. Elle dure en général une heure et donne lieu à une note qui compte dans la moyenne. C'est l'entraînement le plus direct aux oraux des concours.
Quelle différence entre une khôlle et un DS ?
La khôlle est orale, hebdomadaire et se déroule en tout petit effectif. Le DS, pour devoir surveillé, est écrit, il concerne toute la classe et se tient le plus souvent le samedi matin sur trois à quatre heures. La copie rendue lors d'un DS s'appelle d'ailleurs une pâle dans le jargon de prépa.
Pourquoi appelle-t-on les élèves de prépa scientifique des taupins ?
Le mot remonte au XIXème siècle et joue sur deux images. Celle de la taupe d'abord, l'animal qui travaille dans l'obscurité, loin de la lumière du jour. Celle du taupin ensuite, nom donné dès le XVème siècle au sapeur militaire chargé de creuser des galeries sous les fortifications. La classe de prépa scientifique s'appelle pour la même raison la taupe, et la première année l'hypotaupe.
C'est quoi le khôlloscope ?
Le khôlloscope est le planning des khôlles de la semaine. Il indique pour chaque élève la matière, l'horaire, la salle et le nom du colleur. Il est en général affiché en classe et mis à jour par le respo khôlles, membre du Bural. Le consulter fait partie des premiers réflexes à prendre en arrivant en prépa.
Que signifie cuber en prépa ?
Cuber, c'est redoubler volontairement sa deuxième année pour repasser les concours et viser une meilleure école. L'élève qui cube devient un 5/2 en prépa scientifique, aussi appelé cube ou khûbe. La décision se prend après les résultats d'admission et mérite d'être pesée sérieusement, car elle engage une année supplémentaire de travail intensif.
